{"id":53,"date":"2026-07-13T01:05:07","date_gmt":"2026-07-13T01:05:07","guid":{"rendered":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/?p=53"},"modified":"2026-07-13T01:05:07","modified_gmt":"2026-07-13T01:05:07","slug":"aveugle-pendant-deux-ans-jai-enfin-revu-le-monde-et-la-premiere-chose-que-jai-vue-ma-detruite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/?p=53","title":{"rendered":"Aveugle pendant deux ans, j\u2019ai enfin revu le monde \u2014 et la premi\u00e8re chose que j\u2019ai vue m\u2019a d\u00e9truite"},"content":{"rendered":"<h1><strong>La premi\u00e8re chose que j\u2019ai vue<\/strong><\/h1>\n<p>Je n\u2019avais pas revu la lumi\u00e8re depuis deux ans, trois mois et dix-sept jours.<\/p>\n<p>Alors, quand le docteur Bellanger a retir\u00e9 les derni\u00e8res bandes de gaze de mes yeux, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital \u00c9douard-Herriot de Lyon, je n\u2019ai pas pleur\u00e9 tout de suite. J\u2019ai seulement fix\u00e9 la tache blanche du plafond, puis la forme tremblante de sa blouse, puis le contour de sa main lev\u00e9e devant mon visage.<\/p>\n<div class=\"code-block code-block-12\">\n<div id=\"uk-300x250\"><\/div>\n<\/div>\n<p>\u2014 Combien de doigts, Madame Delcourt ?<\/p>\n<p>J\u2019ai aval\u00e9 ma salive.<\/p>\n<p>\u2014 Trois.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin a souri.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re, assise \u00e0 ma gauche, s\u2019est mise \u00e0 sangloter comme une enfant.<\/p>\n<p>Moi, je suis rest\u00e9e immobile.<\/p>\n<p>Parce que la lumi\u00e8re faisait mal.<\/p>\n<p>Parce que les couleurs revenaient trop vite.<\/p>\n<p>Parce que, dans ce miracle que tout le monde attendait, il y avait une peur que je n\u2019avais dite \u00e0 personne.<\/p>\n<p>Pendant deux ans, j\u2019avais v\u00e9cu dans le noir avec la voix de mon mari pour seule boussole.<\/p>\n<p>Antoine me disait o\u00f9 poser la main, o\u00f9 se trouvait le verre d\u2019eau, quelle robe il choisissait pour moi, qui \u00e9tait venu, qui n\u2019\u00e9tait pas venu, qui m\u2019aimait encore et qui m\u2019avait oubli\u00e9e.<\/p>\n<p>Et moi, je le croyais.<\/p>\n<p>Parce que quand on ne voit plus, on apprend \u00e0 faire confiance aux voix.<\/p>\n<p>M\u00eame quand elles mentent.<\/p>\n<p>Ce matin-l\u00e0, Antoine n\u2019\u00e9tait pas venu \u00e0 l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n<p>Il avait dit qu\u2019une r\u00e9union impr\u00e9vue l\u2019obligeait \u00e0 rester \u00e0 l\u2019\u00e9tude notariale. Il avait promis qu\u2019il passerait me chercher \u00e0 dix-huit heures, avec des fleurs blanches, \u201ccomme le premier jour\u201d.<\/p>\n<p>Mais le docteur m\u2019autorisa \u00e0 sortir plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>\u2014 Rentrez doucement, dit-il. \u00c9vitez les lumi\u00e8res trop fortes. Pas d\u2019\u00e9motions violentes aujourd\u2019hui.<\/p>\n<div class=\"code-block code-block-11\">\n<div id=\"uk-adrefresh-wrapper-1783904579312\" data-item=\"6ebb3bf1fe2184e615e095\">\n<div id=\"uk-block\">\n<div id=\"uk-container-1783904579312\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div id=\"uk-300x600\"><\/div>\n<\/div>\n<p>J\u2019aurais d\u00fb l\u2019\u00e9couter.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re voulait m\u2019accompagner jusque chez moi, mais je refusai. Je voulais revoir mon appartement seule. Revoir les murs que mes doigts connaissaient mieux que mes yeux. Revoir la table de la cuisine o\u00f9 j\u2019avais p\u00e9tri des p\u00e2tes \u00e0 tarte dans le noir. Revoir le balcon donnant sur les platanes du cours Vitton. Revoir ma vie.<\/p>\n<p>Je pris un taxi.<\/p>\n<p>Sur le trajet, Lyon me traversa comme une ville \u00e9trang\u00e8re. Les fa\u00e7ades cr\u00e8me, les volets verts, les passants press\u00e9s sous le ciel de mars, les vitrines brillantes, les feux rouges\u2026 Tout semblait trop vif, trop bruyant, presque ind\u00e9cent.<\/p>\n<p>Je pensais \u00e0 Antoine.<\/p>\n<p>\u00c0 son visage que ma m\u00e9moire avait gard\u00e9 plus jeune.<\/p>\n<p>\u00c0 ses mains qui m\u2019avaient guid\u00e9e dans les couloirs.<\/p>\n<p>\u00c0 sa voix tendre lorsqu\u2019il me disait :<\/p>\n<p>\u2014 Ne t\u2019inqui\u00e8te pas, Mathilde. Je suis tes yeux maintenant.<\/p>\n<p>Cette phrase m\u2019avait autrefois rassur\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans le taxi, elle me donna froid.<\/p>\n<p>Je montai les deux \u00e9tages sans ascenseur lentement, la main sur la rampe. Devant notre porte, je m\u2019arr\u00eatai.<\/p>\n<p>Il y avait une odeur de caf\u00e9.<\/p>\n<p>Et de parfum.<\/p>\n<p>Pas le mien.<\/p>\n<p>Un parfum sucr\u00e9, vanill\u00e9, insolent.<\/p>\n<p>J\u2019ouvris avec ma cl\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019appartement \u00e9tait lumineux.<\/p>\n<p>Beaucoup trop lumineux.<\/p>\n<p>Les rideaux du salon \u00e9taient tir\u00e9s, les fen\u00eatres grandes ouvertes, et sur le canap\u00e9 gris que je croyais encore impeccable, une \u00e9charpe de femme \u00e9tait jet\u00e9e comme une signature. Rouge. Soie. Je la reconnus avant m\u00eame de comprendre pourquoi.<\/p>\n<p>Ma s\u0153ur portait toujours du rouge.<\/p>\n<p>\u00c9lise.<\/p>\n<p>Ma petite s\u0153ur.<\/p>\n<p>Celle qu\u2019Antoine m\u2019avait jur\u00e9 avoir raccompagn\u00e9e \u00e0 Lille deux ans plus t\u00f4t, apr\u00e8s notre dispute. Celle dont il m\u2019avait dit qu\u2019elle avait refait sa vie l\u00e0-bas, loin de nous, loin de ma maladie, loin de \u201cla culpabilit\u00e9 de ne pas savoir m\u2019aider\u201d.<\/p>\n<p>Pendant deux ans, quand je demandais pourquoi \u00c9lise ne m\u2019appelait jamais, Antoine soupirait.<\/p>\n<p>\u2014 Elle n\u2019a jamais support\u00e9 ta c\u00e9cit\u00e9, Mathilde. Certaines personnes fuient le malheur.<\/p>\n<p>J\u2019avais pleur\u00e9 pour elle.<\/p>\n<p>J\u2019avais pri\u00e9 pour elle.<\/p>\n<p>J\u2019avais d\u00e9fendu son silence.<\/p>\n<p>Puis j\u2019entendis un rire dans la cuisine.<\/p>\n<p>Un rire de femme.<\/p>\n<p>Familier.<\/p>\n<p>Je m\u2019avan\u00e7ai sans bruit.<\/p>\n<p>Chaque pas \u00e9tait un arrachement. Le parquet que je connaissais au toucher craquait sous mes pieds comme s\u2019il voulait me pr\u00e9venir. Mon c\u0153ur battait si fort que j\u2019avais peur qu\u2019ils l\u2019entendent avant de me voir.<\/p>\n<p>La porte de la cuisine \u00e9tait entrouverte.<\/p>\n<p>Et l\u00e0, je vis.<\/p>\n<p>Antoine \u00e9tait debout entre les jambes de ma s\u0153ur.<\/p>\n<p>\u00c9lise \u00e9tait assise sur ma table de cuisine, celle o\u00f9 trois jours plus t\u00f4t j\u2019avais pr\u00e9par\u00e9 son g\u00e2teau d\u2019anniversaire \u00e0 t\u00e2tons, guid\u00e9e par l\u2019odeur du citron et le relief du moule. Elle portait ma robe de chambre en lin blanc. Celle qu\u2019Antoine m\u2019avait offerte quand je suis rentr\u00e9e de l\u2019h\u00f4pital apr\u00e8s l\u2019accident.<\/p>\n<p>Il l\u2019embrassait.<\/p>\n<p>Pas comme un homme qui faute une fois.<\/p>\n<p>Comme un homme qui rentre chez lui.<\/p>\n<p>Ses mains connaissaient son corps avec une habitude tranquille. \u00c9lise riait contre sa bouche, les doigts dans ses cheveux, ses pieds nus pos\u00e9s sur une chaise que j\u2019avais moi-m\u00eame repeinte en bleu avant de perdre la vue.<\/p>\n<p>Je restai dans l\u2019embrasure.<\/p>\n<p>Silencieuse.<\/p>\n<p>La femme aveugle les regardait.<\/p>\n<p>Il y eut un instant \u00e9trange o\u00f9 mon esprit refusa d\u2019habiter mon corps. Je ne ressentis pas de col\u00e8re. Pas encore. Seulement une pr\u00e9cision froide.<\/p>\n<p>La tache de caf\u00e9 sur le plan de travail.<\/p>\n<p>Le rouge du vernis sur les ongles d\u2019\u00c9lise.<\/p>\n<p>Le t\u00e9l\u00e9phone d\u2019Antoine pos\u00e9 pr\u00e8s de l\u2019\u00e9vier.<\/p>\n<p>Et sur l\u2019\u00e9cran allum\u00e9, un message.<\/p>\n<p><strong>\u201cElle ne verra jamais assez clair pour comprendre. Apr\u00e8s la vente, on part.\u201d<\/strong><\/p>\n<p>Je ne bougeai pas.<\/p>\n<p>\u00c9lise repoussa Antoine doucement.<\/p>\n<p>\u2014 Tu es s\u00fbr qu\u2019elle ne rentre pas avant ce soir ?<\/p>\n<p>\u2014 Mathilde ? dit-il en riant. Sans moi, elle ne traverse m\u00eame pas le hall de l\u2019immeuble.<\/p>\n<p>Ma s\u0153ur sourit.<\/p>\n<p>\u2014 Tu es cruel.<\/p>\n<p>\u2014 Non, r\u00e9aliste. Elle d\u00e9pend de moi pour tout. M\u00eame si elle r\u00e9cup\u00e8re un peu, Bellanger a dit que ce serait progressif. Elle verra des ombres, des formes. Rien de plus.<\/p>\n<p>Je compris alors.<\/p>\n<p>Antoine ne savait pas.<\/p>\n<p>Il ne savait pas que je voyais son dos, la boucle argent\u00e9e de sa ceinture, la bouche rouge de ma s\u0153ur, la v\u00e9rit\u00e9 enti\u00e8re pos\u00e9e devant moi comme une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>\u00c9lise prit ma tasse pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, celle avec les petites fleurs bleues.<\/p>\n<p>\u2014 Et les papiers ?<\/p>\n<p>Antoine se d\u00e9tacha d\u2019elle et ouvrit un tiroir.<\/p>\n<p>\u2014 Presque pr\u00eats. Elle signera demain. Je lui dirai que c\u2019est pour renouveler l\u2019assurance de l\u2019appartement. Elle signe toujours l\u00e0 o\u00f9 je mets son doigt.<\/p>\n<p>Ma respiration s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n<p>\u2014 Et l\u2019h\u00e9ritage de maman ? demanda \u00c9lise.<\/p>\n<p>Antoine baissa la voix.<\/p>\n<p>\u2014 D\u00e9j\u00e0 transf\u00e9r\u00e9 sur le compte de gestion. Apr\u00e8s la procuration d\u00e9finitive, Mathilde n\u2019aura plus rien \u00e0 son nom. Ni l\u2019appartement. Ni la maison de Cassis. Ni les parts de la galerie.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage.<\/p>\n<p>La galerie.<\/p>\n<p>Ils n\u2019avaient pas seulement vol\u00e9 mon mariage.<\/p>\n<p>Ils avaient pr\u00e9par\u00e9 ma disparition sociale, bancaire, l\u00e9gale.<\/p>\n<p>Mes doigts se crisp\u00e8rent sur la poign\u00e9e de la porte.<\/p>\n<p>J\u2019aurais pu hurler.<\/p>\n<p>J\u2019aurais pu jeter cette tasse contre le mur.<\/p>\n<p>J\u2019aurais pu entrer et les forcer \u00e0 voir que le miracle avait eu lieu.<\/p>\n<p>Mais une chose me retint.<\/p>\n<p>Sur le plan de travail, pr\u00e8s de la cafeti\u00e8re, il y avait un petit flacon brun.<\/p>\n<p>Je le reconnus aussit\u00f4t.<\/p>\n<p>Mes gouttes du soir.<\/p>\n<p>Celles qu\u2019Antoine me donnait chaque nuit depuis l\u2019op\u00e9ration pr\u00e9paratoire. Celles qui, selon lui, \u00e9vitaient \u201cl\u2019inflammation\u201d.<\/p>\n<p>La veille, le docteur Bellanger m\u2019avait dit une phrase \u00e9trange :<\/p>\n<div id=\"uk-adrefresh-wrapper-1783904579352\" data-item=\"db2e941f37b9e297c741dc\">\n<div id=\"uk-block\">\n<div id=\"uk-container-1783904579352\"><\/div>\n<\/div>\n<div id=\"uk-header-pto\"><\/div>\n<\/div>\n<div id=\"uk-mobile-inpage-1783904579475\">\n<div id=\"uk-underlay-1783904579475\">\n<div id=\"uk-adrefresh-wrapper-1783904579475\" data-item=\"560d0c905b440a8ba14839\">\n<div id=\"uk-block\">\n<div id=\"uk-container-1783904579475\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u2014 Vos analyses montrent des r\u00e9sidus d\u2019un produit que je ne vous ai jamais prescrit.<\/p>\n<p>Je m\u2019approchai d\u2019un pas.<\/p>\n<p>Puis d\u2019un autre.<\/p>\n<p>Cette fois, Antoine entendit le parquet.<\/p>\n<p>Il se retourna.<\/p>\n<p>Nos regards se crois\u00e8rent.<\/p>\n<p>Son visage perdit toute couleur.<\/p>\n<p>\u00c9lise poussa un cri, tirant ma robe de chambre sur ses jambes nues.<\/p>\n<p>Je pris le flacon entre mes doigts.<\/p>\n<p>Je lus l\u2019\u00e9tiquette.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas mon nom.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas une ordonnance.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait une pr\u00e9paration artisanale, coll\u00e9e \u00e0 la va-vite, avec trois mots \u00e9crits au marqueur noir :<\/p>\n<p><strong>\u201cDose nuit \u2014 ralentir r\u00e9cup\u00e9ration.\u201d<\/strong><\/p>\n<p>Antoine fit un pas vers moi.<\/p>\n<p>\u2014 Mathilde\u2026 pose \u00e7a.<\/p>\n<p>Je levai les yeux vers lui.<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois depuis deux ans, il comprit que je le voyais parfaitement.<\/p>\n<p>Alors je souris.<\/p>\n<p>Pas parce que j\u2019\u00e9tais heureuse.<\/p>\n<p>Parce qu\u2019enfin, il avait peur.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re moi, dans le couloir, mon t\u00e9l\u00e9phone vibra.<\/p>\n<p>Un message du docteur Bellanger venait d\u2019appara\u00eetre :<\/p>\n<p><strong>\u201cNe rentrez pas chez vous seule. Les r\u00e9sultats confirment un empoisonnement volontaire. Appelez la police imm\u00e9diatement.\u201d<\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-39803 size-large\" src=\"http:\/\/see.mindxtop.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/71824b2b-d5fc-4687-8dc5-80a0bf05fffd-32-1-2-768x1024.png\" alt=\"\" width=\"768\" height=\"1024\" \/><\/p>\n<h1><strong>La premi\u00e8re chose que j\u2019ai vue \u2014 Partie 2<\/strong><\/h1>\n<p>Le message du docteur Bellanger brillait sur l\u2019\u00e9cran de mon t\u00e9l\u00e9phone comme une seconde op\u00e9ration.<\/p>\n<p><strong>\u201cNe rentrez pas chez vous seule. Les r\u00e9sultats confirment un empoisonnement volontaire. Appelez la police imm\u00e9diatement.\u201d<\/strong><\/p>\n<p>Pendant un instant, le monde s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n<p>La cuisine \u00e9tait baign\u00e9e d\u2019une lumi\u00e8re douce de fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Le carrelage blanc, les verres sur l\u2019\u00e9vier, les miettes de g\u00e2teau au citron encore coinc\u00e9es dans les rainures de la table\u2026 tout avait l\u2019air ordinaire.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait cela, le plus terrifiant.<\/p>\n<p>Le mal n\u2019\u00e9tait pas entr\u00e9 chez moi avec un couteau.<\/p>\n<p>Il avait bu mon caf\u00e9.<\/p>\n<p>Il avait dormi dans mon lit.<\/p>\n<p>Il m\u2019avait tenu la main pour traverser la rue.<\/p>\n<p>Antoine fit un pas vers moi.<\/p>\n<p>\u2014 Mathilde, \u00e9coute-moi.<\/p>\n<p>Sa voix \u00e9tait redevenue basse, chaude, contr\u00f4l\u00e9e. La voix du mari patient. La voix de l\u2019homme qui m\u2019avait appris \u00e0 douter de mes propres perceptions.<\/p>\n<p>\u00c9lise, elle, ne jouait plus. Elle tenait ma robe de chambre contre sa poitrine, le visage bl\u00eame.<\/p>\n<p>\u2014 Tu vois vraiment ? demanda-t-elle.<\/p>\n<p>Je ne la regardai pas.<\/p>\n<p>Je regardais Antoine.<\/p>\n<p>\u2014 Depuis combien de temps ?<\/p>\n<p>Il cligna des yeux.<\/p>\n<p>\u2014 Depuis combien de temps quoi ?<\/p>\n<p>Je levai le flacon brun.<\/p>\n<p>\u2014 Depuis combien de temps tu me mets \u00e7a dans les yeux ?<\/p>\n<p>Son visage se referma.<\/p>\n<p>\u2014 Tu dis n\u2019importe quoi. Tu viens \u00e0 peine de r\u00e9cup\u00e9rer la vue, tu es d\u00e9sorient\u00e9e. Le docteur a d\u00fb te pr\u00e9venir : les premiers jours peuvent provoquer des interpr\u00e9tations erron\u00e9es.<\/p>\n<p>Je ris.<\/p>\n<p>Un rire court.<\/p>\n<p>Vide.<\/p>\n<p>\u2014 Des interpr\u00e9tations erron\u00e9es ? Comme voir mon mari embrasser ma s\u0153ur sur ma table de cuisine ?<\/p>\n<p>\u00c9lise baissa la t\u00eate.<\/p>\n<p>Antoine se retourna vers elle.<\/p>\n<p>\u2014 Va t\u2019habiller.<\/p>\n<p>\u2014 Antoine\u2026<\/p>\n<p>\u2014 Maintenant.<\/p>\n<p>Elle descendit de la table, les jambes tremblantes. Je vis alors, accroch\u00e9e au dossier d\u2019une chaise, la robe verte que j\u2019avais offerte \u00e0 ma s\u0153ur pour ses vingt-neuf ans. Elle ne l\u2019avait donc jamais quitt\u00e9e. Elle n\u2019avait jamais disparu \u00e0 Lille, jamais reconstruit sa vie loin de moi. Elle avait v\u00e9cu dans les angles morts que mon mari avait cr\u00e9\u00e9s.<\/p>\n<p>Je posai le flacon sur la table sans le l\u00e2cher vraiment.<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone \u00e9tait toujours dans ma main.<\/p>\n<p>J\u2019appuyai deux fois sur le bouton lat\u00e9ral.<\/p>\n<p>Le raccourci d\u2019appel d\u2019urgence s\u2019ouvrit.<\/p>\n<p>Antoine le vit.<\/p>\n<p>Son masque tomba.<\/p>\n<p>\u2014 Ne fais pas \u00e7a.<\/p>\n<p>\u2014 Pourquoi ? Tu as peur qu\u2019on v\u00e9rifie ?<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019ai peur que tu ruines ta vie sur un malentendu.<\/p>\n<p>\u2014 Ma vie ? dis-je doucement. Tu l\u2019as d\u00e9j\u00e0 vendue morceau par morceau.<\/p>\n<p>Il avan\u00e7a encore.<\/p>\n<p>Cette fois, je reculai.<\/p>\n<p>Je connaissais l\u2019appartement dans le noir. Maintenant que je voyais, il ne pouvait plus me coincer. Je savais o\u00f9 le tapis se pliait, o\u00f9 la chaise grin\u00e7ait, o\u00f9 le meuble de l\u2019entr\u00e9e laissait juste assez d\u2019espace pour passer.<\/p>\n<p>\u2014 Mathilde, donne-moi ce t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>\u2014 Non.<\/p>\n<p>Son regard changea.<\/p>\n<p>Plus de douceur.<\/p>\n<p>Plus d\u2019\u00e9poux inquiet.<\/p>\n<p>Juste un homme qui venait de comprendre que sa proie voyait la sortie.<\/p>\n<p>Il bondit.<\/p>\n<p>Je fis tomber volontairement la tasse aux fleurs bleues.<\/p>\n<p>La porcelaine \u00e9clata sur le sol.<\/p>\n<p>Antoine s\u2019arr\u00eata par r\u00e9flexe, surpris par le bruit. Ce dixi\u00e8me de seconde suffit. Je passai derri\u00e8re la table et lan\u00e7ai le flacon vers le salon.<!--nextpage--><\/p>\n<p>Il se pr\u00e9cipita pour le rattraper.<\/p>\n<p>Pas vers moi.<\/p>\n<p>Vers la preuve.<\/p>\n<p>Et c\u2019est l\u00e0 que je compris \u00e0 quel point il \u00e9tait coupable.<\/p>\n<p>Au m\u00eame moment, une voix sortit de mon t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>\u2014 Police secours, quelle est votre urgence ?<\/p>\n<p>Je portai l\u2019appareil \u00e0 mon oreille.<\/p>\n<p>\u2014 Je m\u2019appelle Mathilde Delcourt. Je suis au 18 cours Vitton, Lyon sixi\u00e8me. Mon mari a tent\u00e9 de m\u2019empoisonner pour ralentir ma r\u00e9cup\u00e9ration visuelle. Il est avec moi. Il essaie de d\u00e9truire la preuve.<\/p>\n<p>Antoine se figea.<\/p>\n<p>Dans le couloir, \u00c9lise poussa un sanglot.<\/p>\n<p>\u2014 Madame, \u00eates-vous en s\u00e9curit\u00e9 ? demanda l\u2019op\u00e9ratrice.<\/p>\n<p>\u2014 Non.<\/p>\n<p>Un silence bref.<\/p>\n<p>Puis :<\/p>\n<p>\u2014 Enfermez-vous si possible. Une \u00e9quipe arrive.<\/p>\n<p>Antoine se redressa lentement.<\/p>\n<p>\u2014 Tu viens de faire la plus grosse erreur de ta vie.<\/p>\n<p>Je le regardai enfin comme on regarde un \u00e9tranger.<\/p>\n<p>\u2014 Non, Antoine. La premi\u00e8re erreur de ma vie, c\u2019\u00e9tait de croire que ton calme \u00e9tait de l\u2019amour.<\/p>\n<p>Il marcha vers moi.<\/p>\n<p>Je courus.<\/p>\n<p>Je n\u2019avais pas couru dans cet appartement depuis deux ans. Le couloir sembla se jeter contre moi, les murs trop proches, les couleurs trop violentes. Mais mes jambes savaient encore. Je poussai la porte de la chambre d\u2019amis, entrai, tournai la cl\u00e9.<\/p>\n<p>Antoine frappa aussit\u00f4t.<\/p>\n<p>\u2014 Ouvre.<\/p>\n<p>Je gardai le dos contre la porte.<\/p>\n<p>Mon souffle br\u00fblait.<\/p>\n<p>\u2014 Mathilde, ouvre cette porte.<\/p>\n<p>Sa voix \u00e9tait calme de nouveau.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait pire que les coups.<\/p>\n<p>\u2014 Tu vas appeler la police et leur dire que tu as paniqu\u00e9, reprit-il. Tu leur diras que tu as mal interpr\u00e9t\u00e9 une conversation priv\u00e9e. \u00c9lise confirmera.<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du couloir, ma s\u0153ur cria :<\/p>\n<p>\u2014 Non.<\/p>\n<p>Un silence tomba.<\/p>\n<p>\u2014 Qu\u2019est-ce que tu as dit ? demanda Antoine.<\/p>\n<p>La voix d\u2019\u00c9lise tremblait, mais elle continua.<\/p>\n<p>\u2014 Je ne confirmerai pas.<\/p>\n<p>\u2014 Tu oublies tout ce que j\u2019ai fait pour toi ?<\/p>\n<p>\u2014 Tu m\u2019as menti aussi.<\/p>\n<p>Je fermai les yeux.<\/p>\n<p>\u00c9trange r\u00e9flexe pour une femme qui venait de retrouver la vue.<\/p>\n<p>\u00c9lise pleurait.<\/p>\n<p>\u2014 Tu m\u2019avais dit que les gouttes \u00e9taient prescrites. Tu m\u2019avais dit qu\u2019elle ne r\u00e9cup\u00e8rerait jamais vraiment. Tu m\u2019avais dit qu\u2019elle serait plac\u00e9e dans une maison sp\u00e9cialis\u00e9e apr\u00e8s la vente, qu\u2019elle serait mieux suivie\u2026<\/p>\n<p>Ma poitrine se serra.<\/p>\n<p>Plac\u00e9e.<\/p>\n<p>Ils avaient pr\u00e9par\u00e9 cela aussi.<\/p>\n<p>Un dossier m\u00e9dical falsifi\u00e9. Une \u00e9pouse d\u00e9clar\u00e9e d\u00e9pendante. Des signatures guid\u00e9es. Des biens transf\u00e9r\u00e9s. Puis une maison de repos, quelque part loin de Lyon, loin de ma m\u00e8re, loin de ma galerie, loin de toute personne capable de poser les bonnes questions.<\/p>\n<p>Antoine ne r\u00e9pondit pas tout de suite.<\/p>\n<p>Puis j\u2019entendis un bruit sourd.<\/p>\n<p>\u00c9lise cria.<\/p>\n<p>\u2014 Antoine, l\u00e2che-moi !<\/p>\n<p>Je tournai la cl\u00e9 sans r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n<p>Lorsque j\u2019ouvris la porte, il tenait ma s\u0153ur par le poignet. Pas violemment au point de laisser des traces \u00e9videntes. Juste assez fort pour rappeler qui commandait.<\/p>\n<p>Il me vit.<\/p>\n<p>\u2014 Tr\u00e8s bien, dit-il. Puisque vous voulez toutes les deux jouer les victimes, on va attendre la police ensemble.<\/p>\n<p>Mais je remarquai son autre main.<\/p>\n<p>Il avait son t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>Et sur l\u2019\u00e9cran, un appel en cours.<\/p>\n<p>Pas \u00e0 un avocat.<\/p>\n<p>Pas \u00e0 la police.<\/p>\n<p>\u00c0 son associ\u00e9 de l\u2019\u00e9tude notariale.<\/p>\n<p>\u2014 Tu appelles qui ? demandai-je.<\/p>\n<p>Il sourit.<\/p>\n<p>\u2014 Quelqu\u2019un qui sait faire dispara\u00eetre des documents avant que des amateurs en uniforme ne comprennent ce qu\u2019ils cherchent.<\/p>\n<p>Je compris qu\u2019il ne parlait pas seulement des papiers dans l\u2019appartement.<\/p>\n<p>Il parlait de l\u2019h\u00e9ritage.<\/p>\n<p>De la procuration.<\/p>\n<p>Des comptes.<\/p>\n<p>De tout ce qu\u2019il avait commenc\u00e9 \u00e0 voler.<\/p>\n<p>Alors je fis la seule chose qu\u2019il n\u2019avait jamais pr\u00e9vue.<\/p>\n<p>J\u2019appelai ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>Elle r\u00e9pondit \u00e0 la premi\u00e8re sonnerie.<\/p>\n<p>\u2014 Mathilde ? Tu es bien rentr\u00e9e ?<\/p>\n<p>\u2014 Maman, \u00e9coute-moi sans poser de question. Va \u00e0 la galerie. Maintenant. Ouvre le coffre sous le bureau de papa. Le code, c\u2019est la date de naissance de mamie. Prends les actes de propri\u00e9t\u00e9, les parts sociales et le dossier rouge. Ne laisse entrer personne. Antoine a essay\u00e9 de me voler.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re ne cria pas.<\/p>\n<p>Elle ne pleura pas.<\/p>\n<p>Elle dit simplement :<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019y vais.<\/p>\n<p>Je n\u2019avais jamais aim\u00e9 ma m\u00e8re autant qu\u2019\u00e0 cet instant.<\/p>\n<p>Antoine bl\u00eamit.<\/p>\n<p>\u2014 Tu ne sais m\u00eame pas ce qu\u2019il y a dans ce coffre.<\/p>\n<p>\u2014 Non, dis-je. Mais toi, si.<\/p>\n<p>Au loin, enfin, les sir\u00e8nes mont\u00e8rent dans la rue.<\/p>\n<p>Antoine regarda la fen\u00eatre, puis la porte d\u2019entr\u00e9e, puis moi.<\/p>\n<p>Il calcula.<\/p>\n<p>Comme toujours.<\/p>\n<p>Mais cette fois, il n\u2019y avait plus de noir pour l\u2019aider.<\/p>\n<p>Quand les policiers entr\u00e8rent, il avait d\u00e9j\u00e0 retrouv\u00e9 son visage d\u2019homme respectable. Chemise boutonn\u00e9e, voix pos\u00e9e, regard fatigu\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 Messieurs, ma femme a subi une op\u00e9ration oculaire ce matin. Elle est dans un \u00e9tat \u00e9motionnel tr\u00e8s instable. Je suis notaire, je comprends la gravit\u00e9 de ses accusations, mais je vous assure que\u2026<\/p>\n<p>\u2014 Le flacon est l\u00e0, dis-je.<\/p>\n<p>Un policier gant\u00e9 ramassa la petite bouteille brune pr\u00e8s du canap\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 Et mon m\u00e9decin a les analyses.<\/p>\n<p>Je tendis mon t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>Le message du docteur Bellanger \u00e9tait encore visible.<\/p>\n<p>Puis \u00c9lise sortit du couloir.<\/p>\n<p>Elle s\u2019\u00e9tait rhabill\u00e9e \u00e0 la h\u00e2te. Son mascara avait coul\u00e9. Elle n\u2019avait plus rien de la femme triomphante assise sur ma table.<\/p>\n<p>\u2014 Je veux d\u00e9poser, dit-elle.<\/p>\n<p>Antoine se tourna lentement vers elle.<\/p>\n<p>\u2014 \u00c9lise.<\/p>\n<p>Elle recula.<\/p>\n<p>\u2014 Il m\u2019a demand\u00e9 de lui donner les gouttes quand il n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0. Il disait que c\u2019\u00e9tait un traitement. Il disait que Mathilde \u00e9tait fragile, que les m\u00e9decins ne voulaient pas lui dire la v\u00e9rit\u00e9. Je l\u2019ai cru.<\/p>\n<p>\u2014 Tu mens, dit Antoine.<\/p>\n<p>Mais sa voix trembla.<\/p>\n<p>Une seule fois.<\/p>\n<p>Les policiers l\u2019entendirent.<\/p>\n<p>Moi aussi.<\/p>\n<p>\u00c9lise continua, comme si elle vidait enfin deux ann\u00e9es de poison.<\/p>\n<p>\u2014 Il m\u2019a aussi parl\u00e9 des signatures. Il se vantait qu\u2019elle signait tout. Il disait qu\u2019une aveugle amoureuse \u00e9tait \u201cplus simple qu\u2019une cliente \u00e2g\u00e9e\u201d.<\/p>\n<p>Je crus que mon corps allait se fendre en deux.<\/p>\n<p>Pas \u00e0 cause de la trahison.<\/p>\n<p>\u00c0 cause du m\u00e9pris.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait donc cela que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 pour lui.<\/p>\n<p>Pas une \u00e9pouse.<\/p>\n<p>Une proc\u00e9dure facile.<\/p>\n<p>Antoine fut plac\u00e9 en garde \u00e0 vue ce soir-l\u00e0.<\/p>\n<p>Quand les policiers lui pass\u00e8rent les menottes, il ne me regarda plus.<\/p>\n<p>Les hommes comme lui ne supportent pas le visage des t\u00e9moins.<\/p>\n<p>Surtout lorsqu\u2019ils les croyaient aveugles.<\/p>\n<p>Les semaines suivantes furent un long couloir.<\/p>\n<p>Analyses toxicologiques.<\/p>\n<p>Auditions.<\/p>\n<p>Avocats.<\/p>\n<p>Expertises m\u00e9dicales.<\/p>\n<p>Gel des comptes.<\/p>\n<p>Suspension provisoire d\u2019Antoine par la chambre des notaires.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re r\u00e9cup\u00e9ra les documents \u00e0 temps. L\u2019associ\u00e9 d\u2019Antoine tenta bien d\u2019entrer dans la galerie ce soir-l\u00e0, pr\u00e9textant un dossier urgent. Elle appela le gardien de l\u2019immeuble, puis la police. Dans le coffre, on retrouva l\u2019original du testament de mon p\u00e8re, les titres de propri\u00e9t\u00e9 de la maison de Cassis et les statuts de la galerie familiale.<\/p>\n<p>Tout ce qu\u2019Antoine avait essay\u00e9 de d\u00e9tourner.<\/p>\n<p>Le docteur Bellanger t\u00e9moigna.<\/p>\n<p>Le produit dans les gouttes n\u2019\u00e9tait pas destin\u00e9 \u00e0 me rendre aveugle d\u00e9finitivement. C\u2019\u00e9tait plus pervers. Il provoquait une inflammation r\u00e9currente, assez l\u00e9g\u00e8re pour passer pour une complication, assez forte pour ralentir ma r\u00e9cup\u00e9ration, prolonger ma d\u00e9pendance, retarder mon autonomie.<\/p>\n<p>\u2014 Il ne voulait pas que vous perdiez la vue, m\u2019expliqua le m\u00e9decin. Il voulait que vous ne la retrouviez jamais assez vite.<\/p>\n<p>Cette phrase resta longtemps en moi.<\/p>\n<p>Parce qu\u2019elle r\u00e9sumait Antoine.<\/p>\n<p>Il ne d\u00e9truisait pas d\u2019un coup.<\/p>\n<p>Il diminuait.<\/p>\n<p>Il retardait.<\/p>\n<p>Il enveloppait les prisons dans des gestes tendres.<\/p>\n<p>\u00c9lise fut mise en examen pour complicit\u00e9 dans les man\u0153uvres patrimoniales, mais son t\u00e9moignage permit de prouver l\u2019essentiel. Je ne lui pardonnai pas tout de suite. Peut-\u00eatre m\u00eame que le pardon n\u2019\u00e9tait pas le bon mot.<\/p>\n<p>Le jour o\u00f9 elle vint me voir, trois mois plus tard, dans l\u2019atelier de restauration derri\u00e8re la galerie, elle portait un manteau gris et aucun maquillage.<\/p>\n<p>\u2014 Je ne te demanderai pas de m\u2019excuser, dit-elle. Je voulais seulement te dire que je vais partir. Pas \u00e0 Lille. Vraiment, cette fois.<\/p>\n<p>Je continuai \u00e0 nettoyer le cadre ancien pos\u00e9 devant moi.<\/p>\n<p>\u2014 Tu l\u2019aimais ?<\/p>\n<p>Elle r\u00e9pondit apr\u00e8s un silence.<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019aimais ce qu\u2019il disait de moi quand je me sentais invisible.<\/p>\n<p>Je levai les yeux.<\/p>\n<p>\u2014 Alors tu as accept\u00e9 que je le devienne \u00e0 ta place.<\/p>\n<p>Elle pleura.<\/p>\n<p>Je ne bougeai pas.<\/p>\n<p>\u2014 Oui, murmura-t-elle. Et c\u2019est impardonnable.<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, elle ne chercha pas \u00e0 se d\u00e9fendre.<\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre ce jour-l\u00e0 que ma col\u00e8re commen\u00e7a \u00e0 changer de forme. Elle ne disparut pas. Elle devint une fronti\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2014 Je ne veux plus te voir pour l\u2019instant, lui dis-je.<\/p>\n<p>Elle acquies\u00e7a.<\/p>\n<p>\u2014 Je comprends.<\/p>\n<p>\u2014 Mais si un jour je t\u2019\u00e9cris, ne r\u00e9ponds pas avec des excuses. R\u00e9ponds avec la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Elle hocha la t\u00eate, puis sortit.<\/p>\n<p>Je la regardai partir.<\/p>\n<p>Je pouvais enfin choisir ce que je voulais voir.<\/p>\n<p>Et ce que je refusais de regarder encore.<\/p>\n<p>Le proc\u00e8s d\u2019Antoine eut lieu l\u2019hiver suivant.<\/p>\n<p>Il arriva au tribunal en costume sombre, entour\u00e9 de deux avocats. Il avait maigri. Ses tempes avaient blanchi. Pourtant, lorsqu\u2019il prit la parole, il essaya encore.<\/p>\n<p>Il parla de mon op\u00e9ration, de mes \u00e9motions, de mon \u201cinterpr\u00e9tation excessive\u201d de la sc\u00e8ne d\u00e9couverte dans la cuisine.<\/p>\n<p>Puis le procureur fit \u00e9couter l\u2019enregistrement.<\/p>\n<p>Car mon t\u00e9l\u00e9phone, ce jour-l\u00e0, n\u2019avait pas seulement appel\u00e9 les secours.<\/p>\n<p>Il avait enregistr\u00e9.<\/p>\n<p>On entendit sa voix :<\/p>\n<p><strong>\u201cElle d\u00e9pend de moi pour tout.\u201d<\/strong><\/p>\n<p>Puis celle d\u2019\u00c9lise :<\/p>\n<p><strong>\u201cEt les papiers ?\u201d<\/strong><\/p>\n<p>Puis lui :<\/p>\n<p><strong>\u201cElle signera demain. Elle signe toujours l\u00e0 o\u00f9 je mets son doigt.\u201d<\/strong><\/p>\n<p>Dans la salle, personne ne bougea.<\/p>\n<p>Antoine baissa enfin les yeux.<\/p>\n<p>Ce fut le seul aveu qu\u2019il fut capable d\u2019offrir.<\/p>\n<p>Il fut condamn\u00e9 pour administration de substance nuisible, abus de faiblesse, tentative d\u2019escroquerie patrimoniale et falsification de documents. Il perdit son \u00e9tude, son titre, sa libert\u00e9 et cette r\u00e9putation polie derri\u00e8re laquelle il avait cach\u00e9 sa cruaut\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne souris pas au verdict.<\/p>\n<p>La justice n\u2019est pas une f\u00eate.<\/p>\n<p>C\u2019est une porte qu\u2019on referme.<\/p>\n<p>Mais quand je sortis du palais de justice, Lyon \u00e9tait couvert d\u2019une lumi\u00e8re p\u00e2le. Ma m\u00e8re m\u2019attendait en bas des marches, un foulard bleu autour du cou.<\/p>\n<p>\u2014 Tu veux que je te raccompagne ? demanda-t-elle.<\/p>\n<p>Je pris son bras.<\/p>\n<p>Puis je le l\u00e2chai doucement.<\/p>\n<p>\u2014 Non. Je vais marcher un peu seule.<\/p>\n<p>Elle comprit.<\/p>\n<p>Les m\u00e8res comprennent parfois avant les mots.<\/p>\n<p>Je traversai les quais du Rh\u00f4ne lentement. Les arbres nus dessinaient des lignes noires contre le ciel. Les fa\u00e7ades se refl\u00e9taient dans l\u2019eau. Tout \u00e9tait simple, net, presque fragile.<\/p>\n<p>Je m\u2019arr\u00eatai devant une vitrine.<\/p>\n<p>Pendant deux ans, je n\u2019avais pas vu mon visage.<\/p>\n<p>La femme qui me regardait avait chang\u00e9.<\/p>\n<p>Des cernes.<\/p>\n<p>Une cicatrice fine pr\u00e8s de la tempe, souvenir de l\u2019accident.<\/p>\n<p>Des yeux encore sensibles \u00e0 la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Mais elle \u00e9tait debout.<\/p>\n<p>Et surtout, elle se regardait sans demander \u00e0 personne de lui dire qui elle \u00e9tait.<\/p>\n<p>Un an plus tard, j\u2019ai rouvert la galerie Delcourt sous mon seul nom.<\/p>\n<p>Le soir de l\u2019inauguration, il y avait du champagne, des tableaux restaur\u00e9s, des inconnus polis, de vieux clients \u00e9mus et ma m\u00e8re, qui racontait \u00e0 tout le monde que j\u2019avais accroch\u00e9 moi-m\u00eame la toile principale.<\/p>\n<p>Au fond de la salle, une \u0153uvre nouvelle attirait les regards.<\/p>\n<p>Une grande photographie en noir et blanc.<\/p>\n<p>Une cuisine vide.<\/p>\n<p>Une table en bois.<\/p>\n<p>Une tasse bris\u00e9e au sol.<\/p>\n<p>Et, au centre, une fen\u00eatre ouverte sur la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Je l\u2019avais appel\u00e9e :<\/p>\n<p><strong>\u201cLa premi\u00e8re chose que j\u2019ai vue.\u201d<\/strong><\/p>\n<p>Un critique me demanda pourquoi ce titre.<\/p>\n<p>Je regardai l\u2019image longtemps.<\/p>\n<p>J\u2019aurais pu r\u00e9pondre : mon mari.<\/p>\n<p>J\u2019aurais pu r\u00e9pondre : ma s\u0153ur.<\/p>\n<p>J\u2019aurais pu r\u00e9pondre : la trahison.<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019\u00e9tait pas vrai.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re chose que j\u2019avais vraiment vue ce jour-l\u00e0, ce n\u2019\u00e9tait pas leur baiser.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas le flacon.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas le mensonge.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait moi.<\/p>\n<p>Moi, debout dans l\u2019embrasure d\u2019une porte.<\/p>\n<p>Moi, silencieuse mais pas vaincue.<\/p>\n<p>Moi, comprenant enfin que voir ne signifie pas seulement ouvrir les yeux.<\/p>\n<p>Voir, c\u2019est cesser de croire ceux qui vous d\u00e9crivent le monde pour mieux vous y enfermer.<\/p>\n<p>Alors j\u2019ai souri au critique.<\/p>\n<p>\u2014 Parce que ce jour-l\u00e0, monsieur, j\u2019ai retrouv\u00e9 bien plus que la vue.<\/p>\n<p>Dehors, les lumi\u00e8res de Lyon s\u2019allumaient une \u00e0 une.<\/p>\n<p>Je fermai la galerie apr\u00e8s le dernier invit\u00e9.<\/p>\n<p>Puis je rentrai chez moi seule.<\/p>\n<p>Dans mon appartement, la table de cuisine avait \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e. Les rideaux \u00e9taient neufs. Ma robe de chambre blanche avait disparu depuis longtemps. Mais j\u2019avais gard\u00e9 la tasse bris\u00e9e.<\/p>\n<p>Pas pour souffrir.<\/p>\n<p>Pour me souvenir.<\/p>\n<p>Je posai la cl\u00e9 sur le meuble de l\u2019entr\u00e9e, allumai la lumi\u00e8re, et restai quelques secondes \u00e0 regarder mon propre salon.<\/p>\n<p>Personne ne me guidait.<\/p>\n<p>Personne ne me disait o\u00f9 poser les mains.<\/p>\n<p>Personne ne choisissait ce que j\u2019avais le droit de savoir.<\/p>\n<p>Je traversai la pi\u00e8ce, ouvris la fen\u00eatre, et laissai entrer l\u2019air froid.<\/p>\n<p>Puis, pour la premi\u00e8re fois depuis des ann\u00e9es, je pr\u00e9parai du th\u00e9 dans ma cuisine sans \u00e9couter si quelqu\u2019un mentait derri\u00e8re moi.<\/p>\n<p>Et quand la vapeur monta devant mes yeux, claire et l\u00e9g\u00e8re, je compris que ma vie ne recommen\u00e7ait pas apr\u00e8s Antoine.<\/p>\n<p>Elle reprenait simplement son vrai propri\u00e9taire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La premi\u00e8re chose que j\u2019ai vue Je n\u2019avais pas revu la lumi\u00e8re depuis deux ans, trois mois et dix-sept jours.&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":54,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-53","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/53","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=53"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/53\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":55,"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/53\/revisions\/55"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/54"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=53"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=53"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/recipelab.delicedcook.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=53"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}